La femme monstrueuse

Un contexte propice à la "neutralité"

Avant mon arrivée, sur 30 personnes dans l'entreprise, 29 étaient des hommes et 1 femme dans la gestion de projet.

Le malhaise

Je suis une développeuse, une programmeuse, une ingénieure informatique. En gros, je code, je programme. Dans mon métier, je ne peux m'empécher de remarquer que Le code est un savoir sulfureux, dangereux, inimaginable chez une femme. Je le vois dans le regard des hommes avec qui je travaille. La façon dont ils me fuient. dans ces conversations qui s'engagent sans moi et qui déterminent l'orientation des travaux importants à mener.

Comme si ce savoir devenait surnaturel, occulte, Comme si la pratique de ce savoir relevait de la sorcellerie, lorsqu'il était détennu par une femme.

Comme si j'était dangeureuse. Comme s'il fallait se méfier de moi.

Comment expliquer, sinon, les difficultés qu'on les femmes à s'imposer dans des équipes de développement?

Environ 1 femme pour 10 personnes , qui bien souvent quitte "sa spécialité" pour gérer des projets. Une évolution "toute naturelle" dans la carrière d'une femme. Enfin, c'est ce qu'elle disent en général.

Moi, je suis restée dans mon poste initial, j'ai résisté et j'ai accumulé de l'expérience; 15 ans en tout! C'est beaucoup et ce devrait faire de moi une experte dans mon domaine. En tous cas, ce serait le cas pour un homme. Mais pas pour moi; ça me rends suspecte. AU lieu de m'ouvrir des portes, elles se sont fermées petit à petit.

Il paraitrait que c'est parceque je les intimide, les décontenance, les mets mal à l'aise. ce serait du à ma "personalité".

Eh Ben voyons.

C'est sûr que pratiquer ce métier pendant si longtemps, et continuer à avancer ça demande "du caractère"; en tous cas une certain ténacité et des compétences certaines. Mais depuis quand la ténacité ou la compétence est mal vue dans un métier? Il devrait susciter mérite et respect.

Au lieu de ça, voici qqs extraits de ce que l'on peut entendre en open-space ou sur des "chan" IRC, ou Slack ou autres conversations numériques :

– C'est qui celle là?
– Qu'est ce qu'elle fait là?
– On a embauché une graphiste?
– De quoi elle nous parle?
– De quel droit ELLE nous parle?!
– pourquoi parle-t'elle? on travaille ici!

J'ouvre une parenthèse : j'évite volontairement toute allusions sur l'acte sexuel; allusions qui sont bien plus nombreuses que celles-ci. Eventuellement par pudeur, pas mal par fatigue mais surtout pas pour éviter que l'on ne retienne que ça de mon texte. Car lorsque l' on témoigne de phrases de type "chantier", les remarqus suivantes arrivent du tact au tac :

– chez nous c'est pas comme ça.

Et là vous pouvez être sur que ces personnes se défendent de ce type de comportements; car elles savent exactement de quoi je parle en ce moment. Je "ferme la parenthèse".

Je parlais donc de l'expérience qui dévalorise la personne plutôt que d'inspiret le respect duement mérité. Ces phrases sont dévalorisantes, dégradantes, irrespectueuses. Et vous êtes sûre que cette personne ne sera "jamais bien intégrée" dans l'entreprise justement parceque c'est une femme, justement parcequ'elle est compétente.

Derrière ce mépris, dégout, rejet se cache le sujet fondamental : Encourager donc l'intégration des femmes? ET PUIS QUOI ENCORE?

Si ces messieurs, en si grands nombre se sentent si mal à l'aise en ma présence, celle d'une femme, c'est qu'il doit y avoir une bonne raison, une vrai! Voilà ce que se disent "les gens" dans l'entreprise au premier clash, au premier malhaise dans l'équipe concernée. Après tout, on est en démocratie, la liberté, le respect des règle et des uns et des autres est une évidence en ce 21ème Sicècle, n'est-ce pas?

Et si cette "raison" est incarnée par une seule personnes, c'est un peu simpliste mais ce serait tellement commode; qu'il en soit ainsi!

Un bouc émissaire : Youpi! On est 21ème Siècle et les lychage à base d'exclusion sont très courrents, alors pourquoi s'en priver! ET puis l'Histoire a prouvé que c'était toujours très pratique : ça renforce le sentiment d'appartenance au groupe, renforce la bonne humeur (cf les régimes totalitaires, en général).

Purgeons l'équipe, débarrasons la de son vilain petit canard qui dénote et enquiquine tout le monde!

"on ne fait pas d'omelettes dans casser des oeufs" et puis si "l'enjeux en vaut la chandelle", il faut savoir "regarder plus loin que son petit confort".

Jugée sans procés, les accusations fusent :

  • "pas assez discrète" ou
  • "a l'air trop sûre d'elle".
  • "ose prendre la parole plutôt que d'écouter".

Puis quelqu'un de sympa viendra toujours vers la victime, en lui disant (pour se laver la conscience) :

"On va pas changer la société, on n'est qu'une entreprise"

Allez oh, elle exagère quand même! Je vous entends. Après tout, "y'en a des biens". Certe. j'ai remarqué que certains, parfois, se posaient des cas de conscience.

Mais, en creusant un peu, il est très souvent d'entendre de leur part "avant elle, il n'y avait pas de problème dans l'équipe!".

Eux qui n'ont jamais été "accusé de sexisme" comment l'expliquer autrement que par ma culpabilité?

Ben oui, faut bien se rendre à l'évidence! Et d'ailleurs, pourquoi moi, je m'acharne à la nier? Ma carrière, ma vie, mes gouts, ma survie (matérielle et psychique) n'a que peu d'importance face à leur sentiment d'insécurité.

Il faut que je plie, sinon c'est eux qui s'en chargeront! Qu'est-ce que ma vie contre leur égos si fragiles, et leurs jouets High-tech hors de prix qu'ils ne pourront pas s'acheter s'ils sont virés à ma place?

Discours de légitimisation

Rien de tel qu'une bonne histoire pour s'auto-convaincre de sa non-culpabilité; il faut se mettre d'accord sur une version des faits, que tout le monde apprendra et récitera par coeur pour (se) convaincre. Cette histoire qui circulera pour justifier ce lynchage décomplexé et qui sera acceptable pour écrire "lhistoire officielle " de l'entreprise :

Allez Oust, du balai!

"y'a plein de travail dans le domaine, tu n'auras pas de mal à retrouver".

L' environnement est de nouveau sain, équilibré, et naturel.

Aucune partialité sur le sujet du sexisme. Aucune. Il y a juste des personnes. Que des gens qui "n'ont pas de chance" et "des cons". Pas d'effets de groupes. Quoi qu'il en soit, tout le monde se regardera en se disant "qu'il n'est pas comme ça" et tout peut continuer "comme avant" "entre gens cools". Entre mecs, quoi!